LE TALENT D'UNE STAR : JEREMY BRETT
Interviewé par W. FOSTER
Il se produit un tournant étrange dans la carrière de la plupart des jeunes acteurs, quand ils doivent assurer le passage du statut de jeunes premiers à celui de jeunes premiers rôles. Parmi les nombreuses centaines de jeunes comédiens pleins d'espoir, qui quittent chaque année l'école d'Art Dramatique et jouent des rôles de jeunes premiers, peu nombreux seront ceux qui auront les moyens, les aptitudes, et l'assurance pour devenir les jeunes premiers rôles du théâtre et les stars de demain.
Jeremy Brett a été acteur pendant treize ans. Presque incroyablement, il conserve encore cette belle prestance de l'acteur classique idolâtré par les femmes, cependant d'une façon ou d'une autre, il s'est produit un changement progressif, mais notable, dans sa technique, sa diction, sa maîtrise des planches et, par-dessus tout, sa réputation.
"Mais j'éprouve encore un peu de ressentiment envers mon physique, en grande partie parce que je le suspecte de m'avoir valu quelques uns de mes premiers rôles" dit-il. "L'exemple qui en est l'illustration la plus frappante, se produisit peu après que j'eus trouvé ma voie dans la troupe de Manchester, quelqu'un ayant vu ma photo dans le répertoire des acteurs, me choisit d'emblée pour tenir le rôle du frère d'Audrey Hepburn dans le film "Guerre et Paix", simplement parce que je lui ressemblais."
Il a toujours été conscient des dangers d'être catalogué, de même qu'il s'est soucié de la place du metteur en scène au théâtre "qui n'est pas plus importante que celle de l'auteur ou de l'acteur, qui parfois ne deviennent rien d'autre que les facettes de l'esprit du réalisateur. J'estime que nous en avons tous plutôt trop entendu au sujet de la place du metteur en scène au théâtre, et pas assez à propos des difficultés de l'auteur."
C'est en grande partie à son approche attentive du théâtre qu'il peut même se souvenir du moment où il décida d'arrêter de jouer les jeunes hommes brillants pour essayer de trouver où se situait son réel talent. "Ce fut après que je sois allé à New-York avec le Old Vic, en jouant Troilus dans "Troilus and Cressida".
"J'étais affreusement arrogant et content de moi, prêt à signer pour une comédie musicale qui ne fut jamais produite, auditionnant pour une production de Peter Brook "Time Remenbered" qu'il n'a finalement jamais réalisée. En fin de compte, en 1958, je jouais au Globe dans "Variations on a Theme" de Terence Rattigan, et John Gielgud, le metteur en scène, me donna ma première longue leçon sur la manière de jouer. Après cela, je devins beaucoup plus humble !"
Depuis qu'il eut "changé de tactique" comme il dit, une extraordinaire variété de rôles s'offrit à lui, de celui du marin du Yorkshire dans la pièce de Donald Howarth "All Good Children" jusqu'au rôle exceptionnel du poète névrosé Marchbanks, dans "Candida", où il partageait la vedette avec Michael Denison et Dulcie Gray.
"Deux de nos acteurs principaux qui m'ont influencé sont Paul Scofield et Robert Stephens : Scofield en raison de son véritable talent pour passer des frères jumeaux romantiques dans "Ring Round the Moon" d'Anouilh à un rôle tel que le Roi Lear. Robert Stephens parce qu'il me poussa à aborder un rôle vraiment différent, au Royal Court, celui du cuisinier fou et fanatique dans "The Kitchen" d'Arnold Wesker."
"Mais c'est le problème du jeu d'acteur, on doit vous permettre de vous épanouir avec le public, et il est impossible de travailler à moins d'avoir un public. C'est là que le danseur de ballet avec sa barre et le musicien avec ses gammes ont un avantage sur nous. C'est vrai, j'ai l'habitude d'étudier le livre de Stanislavsky "An Actor Prepares", mais tout change si vite de nos jours, surtout dans le monde du cinéma, que les méthodes traditionnelles de formation ne sont pas forcément les bonnes".
"Cependant, il y a toujours Hamlet, le seul grand rôle traditionnel que presque tous les grands acteurs classiques, de Gielgud et Guiness à John Neville et David Warner, ont interprété, car cela suscite peut-être, les plus grandes exigences quant à la résistance et à l'imagination de l'acteur."
Brett joua Hamlet à l'approche de la trentaine dans une production de Frank Hauser, "dans laquelle nous avons démarré avec un Rosencrantz, un Guldenstern et un Osric, et le reste de la distribution se joignit peu à peu".
"Je pense que j'en ai fini avec ça " ajoute-t-il " bien que la seule chose qui était en ma faveur était la jeunesse. J'avais un immense sentiment d'identité avec Hamlet, encore que je n'ai jamais entièrement compris une scène comme celle du Fantôme, c'est pourquoi j'aimerais de tout cœur interpréter à nouveau le rôle."
"Assurément, la chose frustrante de ces merveilleux personnages shakespeariens est que l'on doit les jouer quand on a une vingtaine d'années et au début de la trentaine, alors que l'on n'est pas vraiment capable de les interpréter correctement avant la cinquantaine. Imaginez seulement quelle compréhension, quelle ardeur, Peggy Ashcroft pourrait apporter à Juliette si elle devait la jouer aujourd'hui !"
"Remarquez, je ne suis pas prêt d'oublier Troilus and Cressida, car j'ai faillit être gravement blessé pendant une des représentations. Vers la fin de la pièce, il y a la scène du duel avec Diomedes, et tout était prévu pour que Diomedes ait une épée émoussée et moi une épée pointue, parce qu'il m'avait balafré l'œil durant le duel, quoique même une épée émoussée peut faire mal. "
"Quand nous nous emparions de nos épées sur scène, j'étais capable de dire, selon son poids, que j'avais pris la mauvaise. Je criais que nous devions échanger les épées, et nous le faisions, même si ce n'était pas tout à fait ce que Shakespeare avait en tête quand il écrivit la pièce. C'était ça ou être aveugle."
"L'autre incident imprévu avec les épées se produisit dans Hamlet un soir où j'étais supposé désarmer Laertes en faisant adroitement sauter son épée de sa main. Cela produisait toujours le maximum d'effet, jusqu'à un soir où elle atterrit délicatement sur les genoux d'une jeune femme assise au premier rang des fauteuils d'orchestre.
Je m'agenouillais et fixais mon regard au-dessus des projecteurs de la rampe, et elle, très gentiment, me fit passer l'épée dont j'avais assurément grand besoin pour tuer Laertes. Vous auriez pu penser que le public aurait été secoué de rire, mais ce ne fut pas le cas, nous ne perdîmes rien de l'atmosphère que requiert la pièce pour une fin couronnée de succès."
Avez-vous un rôle préféré ?
"Oui, D'Artagnan dans "The Three Musketeers" que j'ai joué récemment à la télévision. Quel soulagement ce fut, après le carcan des névrosés modernes du théâtre, de jouer tout à coup un personnage vigoureux, qui réagit fortement, intensivement et spontanément ! Mais Dumas donne à l'acteur une matière si énorme qu'il est difficile de travailler dans le détail et je ne suis pas du tout certain qu'il ne soit pas mieux de le lire que de le jouer. Après ces séries, les lettres de mes fans ont considérablement augmenté, d'environ dix par semaine à deux cents, ce qui montre simplement quel pouvoir la télévision a pris dans nos vies".
Vous avez joué Freddie dans la version pour le cinéma de "My Fair Lady". Les films sont-ils susceptibles de vous détourner du théâtre ?
"Pour moi, la différence entre théâtre et cinéma, c'est la différence entre tennis et squash. Je préfère le théâtre, car j'aime être capable de répéter un rôle correctement. Quand vous tournez dans un film, les scènes sont toutes montées comme un graphique, et vous avez l'impression qu'elles n'ont rien à voir avec vous. Mon attitude envers le théâtre consiste à désirer qu'il devienne une part de moi-même au fil des années. Je veux avoir encore l'opportunité de jouer Coriolan parfois, et si je peux m'échapper des rôles en costumes, j'aimerais beaucoup incarner ce personnage obsédé, Harry Monchensy dans "The Family Reunion" de T.S. Eliot. "
Quelles vont-être les nouvelles tendances au théâtre ?
"J'aimerais le savoir ! Nous avons pratiquement fait la satire de tout à présent, n'est-ce-pas, si bien qu'il ne reste plus rien, jusqu'à ce qu'un nouvel élan se produise dans le théâtre pour nous faire aller à nouveau de l'avant. J'ai interprété un Duc dans "The Edwardians", vous savez, et je parie qu'il est le dernier Duc classique que vous verrez sur la scène du West End ! C'est pourquoi nous avons tant de reprises au West End, afin de combler le vide avant de retomber sur nos pieds. Nous avons besoin d'un sang neuf et d'énergie nouvelle chez les auteurs dramatiques actuels avant de pouvoir espérer quelque chose de meilleur".
Quoiqu'il advienne, il est clair que les stars qui veulent rester au sommet de leur art, sont celles qui pensent profondément au théâtre. Jeremy Brett est le bon exemple d'un jeune acteur qui réfléchit à la fois à sa propre interprétation et aux qualités magiques mais indéfinissables qui font un théâtre réellement divertissant.
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