VERSION ORIGINALE
TRADUCTION FRANÇAISE
À Noël, je redoutais jouer aux charades.
Unique enfant des acteurs Anna Massey et Jeremy Brett, David Huggins réalisa rapidement qu'il ne voulait pas gagner sa vie dans le spectacle.
 
Le Guardian, Mercredi 14 Novembre 2001.
 

En 1978, âgé de 18 ans et passant mon année sabbatique à Londres, mon père m'emmena dans une soirée à Los Angeles, où on nous présenta à l'acteur Charles Bronson. Mon père fit remarquer que par hasard lui et la star avaient le même jour d'anniversaire (un fait que mon père avait sans doute tiré d'un journal), ce à quoi Bronson répliqua " Quelle chance pour vous".
 
Dans une soirée, à Hollywood, cela aurait pu être pris pour une répartie spirituelle, mais Bronson n'était pas en train de plaisanter. Il parlait sérieusement. Tandis que mon père, lui-même acteur, n'était pas du tout impressionné. J'étais sidéré. Ayant grandi au Royaume-Uni dans une famille d'acteurs (ma mère, mon père,  mon grand-père, ma grand-mère et mon oncle, tous étaient acteurs professionnels), j'avais rencontré quelques maniaques égocentriques à la voix claironnante - avec leur feutre Herbert Johnson et leurs histoires sans fin sur eux-mêmes - mais aucun d'eux n'atteignait l'amour-propre de Bronson. Ma famille et leurs amis paraissaient relativement normaux.
In 1978, when I was 18 and spending my gap year in London, my father took me to a party in Los Angeles, where we were introduced to the actor Charles Bronson. My father mentioned that he and the star happened to share the same birthday (a fact my father had no doubt gleaned from a newspaper), to which Bronson replied, "Lucky you".
 
At a Hollywood party, this might have been mistaken for witty repartee, but Bronson wasn't joking. He meant it. While my father, being an actor himself, was unfazed, I was staggered. Growing up in an acting family in the UK (my mother, father, grandfather, grandmother and uncle all acted professionally), I'd met a few booming-voiced egomaniacs - with their Herbert Johnson fedoras and endless anecdotes about themselves - but none had approached Bronson's self-love. My family and their friends seemed relatively normal.
 
With little in common besides their careers and a sense of humour, my mother and father divorced when I was three, but for the remainder of my childhood, they appeared to get along surprisingly well, and I wasn't alone in this view. On one occasion, when my parents were eating in a restaurant, another couple approached them.
 
"We're so glad you made your marriage work," the woman said. "We were your neighbours 10 years ago, and your rows used to keep us awake at night." My father apologised, and asked her at which number in Astell Street she'd lived. "Number four," the woman said. Before the divorce, we'd lived at number 21. "It's wonderful to see you both so happy," she added.
Returning to LA in 1999 for the first time in 15 years, the changes in the city came as a shock. In the wake of the Rodney King riots, a kind of apartheid was operating. The cars had shrunk and the inhabitants had become as driven and uptight as those of any other major western city. In Rodeo Drive, the shoppers appeared greedy and depressed. But my view was almost certainly coloured by the fact that both my grandfather and my father had died since my last trip. Re-visiting our old haunts, I suffered an acute sense of loss.
 
In a hotel on Sunset, towards the end of my stay, I found myself waiting for the elevator with a well-known actor, himself the son of an actor I recall holding court wearing a kaftan at a 1970s drinks party. Unaware that he was being observed, the son licked a finger and ran it over his eyebrow before greeting a PR with a cry of simulated joy. As the three of us waited for the elevator, he regaled the PR with a tedious anecdote about himself, and, once inside, updated her on every detail of what had happened to him over the past 12 hours.
 

By the time I stepped into the lobby, I'd begun to entertain the possibility not only that PRs might actually be underpaid, but that there might be a genetic component to his condition. What made him so desperate to win the love and attention of perfect strangers? The actor's clinical self- involvement could so easily have deepened my despair but, in fact, it did just the reverse: it inspired me to write a new novel, set in LA, about three generations of an acting dynasty. A family very different, thankfully, from my own.
 

Wednesday November 14, 2001
David Huggins
Au moment où je pénétrai dans le hall d'entrée, je commençai à envisager la possibilité que non seulement les PR [Relations Publiques] pourraient en fait être sous-payés, mais qu'ils pourraient être une composante génétique à cette situation. Qu'est-ce qui le rendait si désespéré au point de vouloir gagner l'amour et l'attention de parfaits inconnus ? L'égocentrisme pathologique de l'acteur aurait pu si facilement intensifier mon désespoir, mais en fait il produisit exactement l'inverse: il m'a inspiré pour écrire un nouveau roman, situé à Los Angeles, racontant trois générations d'une dynastie d'acteurs. Une famille très différente, fort heureusement, de la mienne.
 
Dans un hôtel de Sunset, à la fin de mon séjour, je me suis retrouvé à attendre l'ascenseur avec un célèbre acteur, lui-même fils d'un acteur qui, je me souviens, s'entretenait avec toute une cour d'admirateurs et portait un Kaftan lors d'un cocktail en 1970. Ignorant qu'il était observé, le fils se lécha un doigt qu'il passa sur son sourcil avant de saluer la responsable des PR avec un cri de joie affectée. Comme nous attendions tous les trois l'ascenseur, il la régala d'une fastidieuse anecdote personnelle, et, une fois à l'intérieur, la mit au courant de tous les détails de ce qui lui était arrivé au cours des 12 dernières heures.
 
Au moment où je pénétrai dans le hall d'entrée, je commençai à envisager la possibilité que non seulement les PR pourraient en fait être sous-payés, mais qu'ils pourraient être une composante génétique à cette situation. Qu'est-ce qui le rendait si désespéré au point de vouloir gagner l'amour et l'attention de parfaits inconnus ? L'égocentrisme pathologique de l'acteur aurait pu si facilement intensifier mon désespoir, mais en fait il produisit exactement l'inverse: il m'a inspiré pour écrire un nouveau roman, situé à Los Angeles, racontant trois générations d'une dynastie d'acteurs. Une famille très différente, fort heureusement, de la mienne.
 

Mercredi 14 novembre 2001
David Huggins
A Noël, maquettes de traîneaux du Père Noël, rennes et neige en polystyrène décoraient les pelouses par une chaleur de 70 degrés [Fahrenheit]. Juste le long de la route de la maison de mon grand-père, Rodeo Drive pullulait de Stetson  incrustés de faux diamants et de femmes en justaucorps en peau de léopard. Los Angeles a été peut-être vouée aux excès, mais c'était aussi une ville libérale et naturelle, à la plus forte croissance dans le monde, décrite comme un creuset de l'harmonie raciale de l'après-Watts [émeutes de Los Angeles] - un modèle pour les villes du 21e siècle.
 
Une visite à mon cousin Nathaniel à son école de cinéma à Santa Barbara fit apparaître la vie universitaire en Angleterre très peu attrayante. Nathaniel faisait de la planche à voile tous les après-midi (une innovation récente), conduisait un cabriolet, et vivait dans un appartement au bord de la plage avec sa petite amie blonde. En contraste absolu avec Cambridge, personne ne semblait jamais enrhumé dans le sud de la Californie, et tout le monde était bronzé.
 
Même alors, pourtant, Los Angeles était la capitale mondiale du narcissisme. Flânant sur la jetée de Santa Monica un jour d'hiver , mon père et moi avions été surpris par Vincent Price et son épouse, Coral Browne, émergeant du brouillard, se pavanant et beaux-parleurs. Une autre fois, sur Hollywood Boulevard, nous avons accosté une voiture de sport gris perle tout juste assez grande pour contenir la crinière décolorée et crêpée de David Lee Roth. On entrevoit le chanteur Van Halen regardant fixement devant lui, sourcils froncés, les touristes bouche bée, mettant en évidence qu'il souffrait du même virus que Charles Bronson: l'égocentrisme.
 
Peu de temps après avoir quitté l'université, quand j'ai commencé à travailler comme illustrateur et dessinateur, mon grand-père est décédé. Mon père retourna en Grande-Bretagne pour interpréter Sherlock Holmes à la télé; ma mère produisit et joua dans Hôtel du Lac, puis elle tomba amoureuse et épousa mon beau-père, Uri Andres, professeur de métallurgie. Je continuais d'écrire deux romans.
 
En 1999, de retour à Los Angeles pour la première fois depuis 15 ans, les changements dans la ville furent un choc. A la suite des émeutes de Rodney King,  une sorte d'apartheid se pratiquait. Les voitures étaient moins nombreuses et les habitants étaient devenus aussi obsédés et nerveux que ceux de n'importe quelle autre grande ville occidentale. Dans Rodeo Drive, les chalands semblaient avides et déprimés. Mais mon point de vue fut sans doute certainement influencé par le fait que mon grand-père et mon père étaient tous deux morts depuis mon dernier voyage. En revisitant nos anciens lieux de prédilection, je souffris d'un cruel sentiment de perte.
 
Dans un hôtel de Sunset, à la fin de mon séjour, je me suis retrouvé à attendre l'ascenseur avec un célèbre acteur, lui-même fils d'un acteur qui, je me souviens, s'entretenait avec toute une cour d'admirateurs et portait un Kaftan lors d'un cocktail en 1970. Ignorant qu'il était observé, le fils se lécha un doigt qu'il passa sur son sourcil avant de saluer la responsable des PR [Relations Publiques] avec un cri de joie affectée. Comme nous attendions tous les trois l'ascenseur, il la régala d'une fastidieuse anecdote personnelle, et, une fois à l'intérieur, la mit au courant de tous les détails de ce qui lui était arrivé au cours des 12 dernières heures.
I can't remember whether my parents put the woman right. I like to think that they didn't.
 
I knew from the age of three that I never wanted to become an actor myself. At Christmas I dreaded charades, a game at which everyone else in my family excelled. Having no desire to stand out from the crowd, I kept quiet about my parents' work when I started school. It helped that my father acted under the name of Jeremy Brett, and my mother under her maiden name, Anna Massey.
 
It also helped that I was in the same class as the son of a producer of the James Bond films. Thanks to his father, Salzman Jr acquired 007 toys months before they were available in the shops. Among classmates, then, my own background seemed happily drab by comparison. My mother was a working single parent, but she mostly acted in the theatre in the evenings so we could spend the days together, and she turned jobs down if they conflicted with school holidays. My father took me out every weekend, and we'd often visit actor friends who had children of my age.
 
There was a degree of camaraderie among the offspring of actors, and I soon came to appreciate my own parents' relative normality. The son of one comedy actor had a seemingly enviable existence - running wild and unschooled, zooming around on a motorbike at 14 and smoking marijuana - though, in retrospect, it looks a nightmare.
 
When my father presented me with a motorbike for my 18th birthday, my parents happened to be working together on a television adaptation of Rebecca. My mother was so angry with him that they ignored each other for the entire filming. At the time, I took my father's side, but now my sympathies lie more with my mother. It was the first time they'd fallen out openly, and the row pinpointed the fact that they were, by nature, opposites. My mother is cerebral, cautious and organised, while my father was intuitive and impulsive. I suspect that the easy rapport they seemed to share when I was a child might be due to the fact that they were professional actors as well as caring parents. I can still hear them battling out their differences in my head: my father urging me to take risks; my mother advising me to think things through.
 
My maternal grandfather had lived in Los Angeles ever since I was born, and when I was a teenager my father also bought a house in the Hollywood Hills. Understudying my own adulthood in the buttoned-up half-light of 1970s London, Los Angeles looked like a Technicolor paradise. Low-riders cruised Sunset Strip. You could still smoke in bars and restaurants. And when people said "Have a nice day", they meant it. They were "laid back". An English accent retained its novelty value, but after several visits, I learned to lay back a little myself.
 
At Christmas, scaled-down Santa sleighs, reindeer and polystyrene snow decorated front lawns in 70-degree heat. Just along the road from my grandfather's house, Rodeo Drive teemed with rhinestone- encrusted stetsons, and women in leopard-skin leotards. LA may have been given to excess, but it was also liberal and unselfconscious, the fastest-growing city in the world, portrayed as a melting pot of post-Watts racial harmony - a model for the cities of the 21st century.
 
A visit to my cousin Nathaniel at his film school in Santa Barbara made university life in England seem very unappealing. Nathaniel windsurfed every afternoon (a recent innovation), drove a convertible, and lived in a condo beside the beach with his blonde girlfriend. In stark contrast to Cambridge, nobody ever seemed to have a head cold in southern California, and everybody had a tan.
 
Even then, though, LA was the world capital of narcissism. Strolling on Santa Monica pier one winter's day, my father and I were surprised by Vincent Price and his wife Coral Browne emerging, preening and silver-tongued, from the fog. Another time, on Hollywood Boulevard, we pulled up alongside a pearl-grey sports car barely big enough to contain the bleached, back-combed mane of David Lee Roth. One glimpse of the Van Halen singer staring fixedly ahead, eyebrows creased as the tourists gawked, made it clear that he carried the same virus as Charles Bronson: self-obsession.
 
Soon after leaving university, when I was starting work as an illustrator and cartoonist, my grandfather died. My father returned to Britain to portray Sherlock Holmes on TV; my mother produced and starred in Hotel du Lac, then fell in love with and married my stepfather Uri Andres, a professor of metallurgy. I went on to write two novels.
 
Ayant peu de choses en commun, mis à part leur carrière et leur sens de l'humour, ma mère et mon père divorcèrent quand j'avais 3 ans, mais pour le reste de mon enfance, ils semblèrent s'en sortir étonnament bien, et je n'étais pas seul à le penser. Une fois, alors que mes parents déjeunaient au restaurant, un autre couple les aborda :
 
"Nous sommes si heureux que votre mariage ait réussi" dit la femme. "Nous avons été vos voisins, il y a 10 ans, et vos scènes de ménage nous maintenaient éveillés la nuit". Mon père s'excusa et lui demanda à quel numéro elle avait habité dans Astell Street.  "Au numéro 4" répondit la femme. Avant le divorce, nous habitions au numéro 21. "C'est merveilleux de vous voir si heureux tous les deux " ajouta-t-elle.
 
Je ne me souviens pas si mes parents la corrigèrent. J'aime à penser qu'ils ne l'ont pas fait.
 
Je savais dès l'âge de trois ans que je ne voudrais jamais devenir acteur. A Noël, je redoutais les charades, un jeu auquel tout le monde excellait dans ma famille. N'ayant aucun désir de me distinguer de la foule, je gardais le silence  au sujet du métier de mes parents quand j'ai commencé l'école. Cela m'aidait que mon père joua sous le nom de Jeremy Brett et ma mère sous son nom de jeune fille, Anna Massey.
 
Cela m'aidait également que je sois dans la même classe que le fils du producteur des films de James Bond. Grâce à son père, Salzman Jr. obtenait les jouets 007 des mois avant qu'ils soient disponibles en magasin. Parmi les camarades de classe, mon environnement semblait alors heureusement terne en comparaison, ma mère était une femme célibataire qui travaillait, mais la plupart du temps elle jouait au théâtre en soirée, nous pouvions ainsi passer les journées ensemble, et elle laissait tomber son travail s'il ne correspondait pas aux vacances scolaires. Mon père me prenait tous les week-end et nous rendions souvent visite à ses amis acteurs qui avaient des enfants de mon âge.
 
Il existait une certaine camaraderie parmi la progéniture des acteurs, et j'en vins vite à apprécier la relative normalité de mes propres parents. Le fils d'un acteur de comédie avait une existence apparemment enviable - se débauchant, déscolarisé, roulant en trombe à moto à 14 ans et fumant de la marijuana - même si, rétrospectivement, cela semble un cauchemar.
 
Lorsque mon père m'offrit une moto pour mes 18 ans, il se trouvait que mes parents travaillaient ensemble sur une adaptation télévisée de Rebecca. Ma mère était si furieuse contre lui, qu'ils s'ignorèrent l'un l'autre pendant tout le tournage. À l'époque, je pris le parti de mon père, mais maintenant, mon penchant va plutôt vers ma mère. C'était la première fois qu'ils se fâchaient ouvertement et la dispute mettait en évidence le fait qu'ils étaient de tempérament opposé. Ma mère est cérébrale, prudente et organisée, alors que mon père était intuitif et impulsif. Je pense que la bonne relation qu'ils semblaient partager quand j'étais enfant, pourrait être dûe au fait qu'ils étaient des acteurs professionnels ainsi que des parents aimants. Je peux encore les entendre dans ma tête, manifester leurs désaccords: mon père me conseillant de prendre des risques; ma mère me recommandant de bien considérer les choses.
 
Mon grand-père maternel avait toujours vécu à Los Angeles depuis que j'étais né, et quand j'étais adolescent, mon père a également acheté une maison à Hollywood Hills [les collines d'Hollywood]. Partageant ma vie d'adulte également dans le Londres coincé et sombre des années 1970, Los Angeles ressemblait à un paradis Technicolor. Les promeneurs flânaient à Sunset Strip. Vous pouviez encore fumer dans les bars et les restaurants. Et quand les gens déclaraient: "Bonne journée", ils le pensaient. Ils étaient "décontractés". Un accent anglais gardait l'attrait de la nouveauté, mais, après plusieurs visites, j'appris à en rabattre un peu moi-même.
David Huggins se souvient de son père - 2001
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