JB: ... Il faut se rappeler que Holmes est un personnage vacant, à qui l'on doit donc insuffler une vie propre ; c'est bien sûr ce que l'on appelle en Russie la méthode "Stanislavski" ; en Angleterre nous l'appelons "becoming" ; et ici (en Amérique) je crois que vous l'appelez la "méthode", ce qui n'est pas tout à fait la même chose, et donc vous lui inventez une vie propre. Je veux dire, je connais sa nurse (rires d'auto-dérision) ; je connais sa mère qu'il n'a pas rencontrée avant l'âge de 8 ans, peut-être avait-il senti son parfum, perçu le frou-frou de sa jupe, mais il ne l'a certainement  jamais vue auparavant ; il n'a jamais été touché, excepté pour être frotté par une nurse victorienne rigide et sévère...
 
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RD: Jeremy Brett parle évidemment, de la puissante interprétation qu'il a donnée de Sherlock Holmes, d'une certaine façon, il est quasi "devenu" ce personnage le plus extraordinaire et le plus mythique de la littérature, et passer une heure avec lui sur le plateau de Desert Island est le genre d'expérience qui peut changer une vie ! C'est quelque chose que j'espère pouvoir partager avec vous, durant cette heure à venir, où Jeremy Brett se souvient des moments heureux et tristes de sa vie, et choisit les enregistrements qu'il aurait aimé emporter avec lui sur une île déserte, dans une émission intitulée Desert Island Discs...
 
... Robert Aubry Davis une fois encore sur le plateau de Desert Island ce matin, où j'ai la joie d'accueillir Monsieur Jeremy Brett. Jeremy, en fait votre nom a été évoqué dans Desert Island il y a quelques années, lorsque John Hawkesworth se trouvait ici et entreprenenait pour la première fois l'acquisition des droits d'exploitation pour la série Sherlock Holmes. Il était obsédé par l'idée que vous soyez Sherlock Holmes, bien qu'il disait que vous le terrorisiez ! Est-ce que cela vous rappelle ou non, quelque chose ?
 
JB: Je pense que, ce que vous voulez dire, c'est que Holmes me terrorisait moi ! (ironique)
 
RD: C'est peut-être également vrai (rires de JB et de RD). En fait, il a dit que vous vous approchiez tant de ce personnage, tellement du personnage de Holmes...
 
JB: Oh, je vois. Je ne savais pas que John... Je sais que John était... J'ai entendu dire qu'il disait... que j'étais devenu proche de Holmes et qu'il ne me reconnaissait pas.
 
RD: Oui, c'est ça !
 
JB: Moi, je veux dire.
 
RD: Vous, Jeremy, c'est exactement ça, absolument ça...
 
JB: Je veux dire que je pense avoir entendu ça. C'est un cavalier extraordinaire, John Hawkesworth, vous savez.
 
RD: Non, je ne le savais pas !
 
JB: Un merveilleux cavalier et très, très gentil. Un gentle man d'Angleterre...
 
RD: Oui, quelqu'un de très charmant. Il a toujours été très gentil avec nous et bien sûr, les cadeaux qu'il nous a donnés sont sans pareil, car ils ont énormément enrichi notre télévision ici et nos chaînes publiques.
 
JB: J'aime toujours entendre parler de ce que fait John car c'est presque toujours bon, et les bonnes choses sont toujours plus difficiles à vendre que les mauvaises !
 
RD: Oui, j'ai effectivement visité l'Angleterre il y a quelques années et nous sommes allés au château où By the Sword Divided a été filmé et il nous a très gentiment fait visiter le vrai château et le domaine pour nous montrer comment les scènes avaient été tournées, comment il avait utilisé le château et ainsi de suite. C'était vraiment incroyable de sa part de faire ça.
 
JB: Je pensais également à Upstairs Downstairs. Une brillante idée de Eileen Atkins et Jean Marsh, qu'il a présentée et il nous a aidés.
 
RD: Il y a tellement de choses à raconter sur l'univers de Sherlock Holmes ! Je dois dire que, pour moi, après avoir parlé à Hawkesworth, je pense ceci : nous avons travaillé de nombreuses années sur les plus grands Sherlockiens – comme on les appelle en Amérique – de tous les temps, qui, en fait, ont établi le modèle définitif, fait d'un patchwork de chacune des histoires de Holmes, et c'était lors d'une convention, que le premier épisode de votre série a été diffusé pour la première fois en Amérique. Avant que l'épisode ne soit diffusé sur les chaînes publiques, il a été projeté à la convention Sherlock Holmes, ici, en Amérique, et il est revenu complètement enthousiaste, disant combien vous étiez parfait en Holmes. Il me semblait que vous aviez réussi le test ultime !
 
JB: Vous savez, ce que vous devez comprendre… Je ne dois pas écouter ça (rire de RD) parce que je le joue encore, je viens juste de recevoir la bénédiction de Saint Peter – je veux dire Peter A. Spina, le dirigeant de Mobil – et des studios Granada en Angleterre, pour finir le Canon. Je ne suis donc qu'à la moitié du chemin. Alors il ne faut pas me laisser entendre de telles choses... mais c'est très agréable tout de même !
 
RD: Il y a tellement de choses à dire sur Holmes en tant qu'individu et en tant que personnage. Il semble que même si nous en savons beaucoup sur la vie intime de Leopold Bloom, je pense que nous en savons encore plus sur Holmes par la façon dont le voient les gens et l'impact qu'il a eu sur les autres personnes, et pourtant, il reste un être impossible à connaître, me semble–t-il...
 
JB: Et bien c'est parce que la brillante création de Doyle – de Sir Arthur Conan Doyle – n'existe bien sûr que sur le papier imprimé, et il n'est pas rééllement possible de l'extraire de ces lignes parce qu'il a créé une illusion d'une telle parfaite densité dans toutes ces superbes histoires, et bien sûr, sa plus grande invention est cette relation entre ces deux hommes, et je pense qu'on ne doit pas se poser de questions ; c'est tellement mieux à lire. Si on est assez téméraire pour essayer – et on est beaucoup à l'avoir fait - je suis à peu près le 2.040ème – il faut se rappeler que Holmes est un personnage vacant, à qui l'on doit donc insuffler une vie propre ; c'est bien sûr ce que l'on appelle en Russie la méthode "Stanislavski" ; en Angleterre nous l'appelons "becoming" ; et ici je crois que vous l'appelez la "méthode", ce qui n'est pas tout à fait la même chose, et donc vous lui inventez une vie propre. Je veux dire, je connais sa nurse (rires d'auto-dérision) ; je connais sa mère qu'il n'a pas rencontrée avant l'âge de 8 ans, peut-être avait-il senti son parfum, perçu le frou-frou de sa jupe, mais il ne l'a certainement jamais vue auparavant ; il n'a jamais été touché, excepté pour être frotté par une nurse victorienne rigide et sévère - nous parlons bien sûr, des années 1850 - jamais rencontré son père avant l'âge de 21 ans. Il avait un frère qui était aussi isolé et seul, qui mangeait des beignets ou ce genre de choses… un gros garçon…
 
RD: Humm. Il résidait dans ce petit club et se tenait à l'écart…
 
JB: Oui, le Diogène où  personne ne parle. A mon avis c'est pourquoi, après avoir vécu cette tragédie à l'Université – l'une ou l'autre (Oxford ou Cambridge) – il a vu une fille magnifique dans la cour et son cœur a bondi, mais elle ne l'a jamais regardé – alors il a fermé la porte.
 
RD: Excepté, j'imagine pour "cette" femme…
 
JB: (le corrigeant) "La Femme".
 
RD: "La Femme".
 
JB: "La Femme", Irène Adler du New Jersey qui était une star de l'opéra et je pense qu'il ne se rappelait d'elle que parce qu'elle l'avait battu à son propre jeu, et elle avait une très jolie voix et il aimait la musique.
 
RD: Je pense que c'est un merveilleux enchaînement pour notre premier choix, elle a une très belle voix et vous aimez son répertoire : Leontyne Price.
 
JB: Oui, beaucoup. Je l'ai entendue une fois chanter cette aria à vous couper le souffle alors que je me trouvais dans les coteaux Suisses et je l'ai entendue pour la première fois là-bas. J'espère que vous l'aimerez autant que moi.
I n t e r l u d e
I n t e r l u d e
RD: "Que les anges t'accueillent au Paradis". Jeremy, nous regardons quelques photographies de vos magnifiques enfants. Vous avez la chance de voir votre fille et votre fils adoptifs à ce que je comprends.
 
JB: Oui, je pars pour Boston et je pourrai rencontrer James et Deanna et Christine, mes petits-enfants, et mon Esther chérie, qui fait toujours du vélo - d'appartement... c'est ma belle-mère de quatre-vingt-dix ans – ça va donc être très agréable. Très amusant. C'est le prochain weekend. Ensuite je vais à Cleveland et Chicago. Ça aura été un voyage formidable. Je suis ici, bien sûr, comme vous le savez, pour la télévision publique – pour promouvoir la télévision publique.
 
RD: Laissez-moi vous demander une chose. Je l'ai demandé si souvent à Jean Marsh, qui a été une naufragée  [c'est à dire interviewée dans l'émission Desert Island Discs] et à beaucoup d'autres, mais d'ailleurs John Hawkesworth fut plutôt spirituel à propos de cette 'anglophilie' exubérante. Etes-vous surpris par l'adoration et la vénération des Américains pour le mode de vie anglais, ou est-ce parfaitement légitime et sacrément bien comme ça ?
 
JB: Non, je pense qu'encore un autre sacré British, c'est rasoir !
 
RD: Je ne crois pas (rires).
 
JB: Non, je vais juste essayer de vous répondre. J'étais à Atlanta l'autre jour et j'essayais de trouver désespérément un Géorgien pour discuter de la Géorgie et, dans un taxi, j'ai demandé : "De quelle région de Géorgie êtes-vous ? Et il a répondu : "Je viens d'Ethiopie". Puis j'ai dîné dans un charmant restaurant et j'ai dit : "De quel coin d'Atlanta êtes-vous ?" et il me répondit : "Je suis Gallois" (rires de RD) et j'ai commencé à désespérer de trouver quelqu'un de Géorgie... J'avais un très joli chapeau. Je portais un chapeau noir pour fêter les Jeux Olympiques de 1996, avec un petit tomahawk d'un côté et le badge des Braves de l'autre… Et la chose la plus importante que j'aimerais dire est vraiment celle-ci. Jamais, ne croyez jamais que perdre quelqu'un dans votre vie est une chose dont on se remet rapidement et facilement. Vous devez réellement vous donner beaucoup plus de temps que vous ne pouvez l'imaginer. Ne soyez pas surpris si deux ou trois ans après, vous vous mettez toujours à verser des larmes tout à coup – et même les hommes pleurent vous savez, pleurent à chaudes larmes – dans les endroits les plus insolites, tels un ascenseur ou au volant d'une voiture. Rappelez- vous, cela prend plus longtemps que vous ne croyez. Après avoir dit ça, j'aimerais dire que nous vivons peut-être dans la plus passionnante des époques. Avec la chute du mur en Allemagne, l'éclatement de la vesse-de-loup du communisme, je crois qu'il va y avoir la paix à notre époque et celle de nos enfants, et je pense que le Président Bush l'a réalisée. Je pense que la Guerre du Golfe est la guerre de la paix pour mettre un terme à toute guerre mondiale. Que Dieu bénisse l'Amérique - si cela s'avère vrai. Merci de notre part à tous où que nous soyons.
 
Maintenant pour ma dernière chanson. Il s'agit d'une femme que j'aime profondément. Son nom est Jessie Norman. Je l'ai entendue tant de fois et vue tant de fois, et la sonorité de sa voix atteint mon cœur comme personne d'autre ne l'a fait depuis les débuts de Leontyne Price. J'ai demandé en particulier Four Last Songs de Richard Strauss. Que Dieu vous bénisse et merci. Bye-bye.
Puccini - La Rondine (L'Hirondelle) - L'air de Magda, acte I : "Chi il bel sogno di Doretta" - Leontyne Price.
RD: Vous dites que vous vous trouviez en Suisse quand vous avez entendu cet air.
 
JB: Oui, j'étais en vacances avec mon fils David. Mais, pour en venir à mon prochain morceau de musique, morceau qui est très important, j'en suis sûr, pour beaucoup de gens, je l'ai entendu pour la première fois dans mon village en Angleterre. Je viens du "Pays Noir".
 
RD: Qui est aujourd'hui ?
 
JB: Une région minière.
 
RD: Oh, je vois.
 
JB: Le Warwickshire ; le pays de Shakespeare et mon père avait l'habitude de jouer parfois … C'était un soldat très illustre, durant les deux Guerres Mondiales, et il a joué une ou deux fois du clairon ; les premières notes du Requiem de Mozart, cette partie là, me rappelle un matin brumeux, le soleil se levant par-dessus les champs.
 
RD: Un souvenir de ce jour brumeux dans le pré. Votre père – était un grand militaire, dites-vous ? Qu'est-ce qu'exactement...
I n t e r l u d e
Requiem de Mozart – Tuba Mirum – Philharmonique de Berlin dirigé par Herbert Von Karajan.
JB: Et bien, je veux dire qu'il était né - pauvre homme - à une époque où vous étiez jeté dans la guerre ; et tous les jeunes gens prometteurs d'Angleterre furent tués comme nous le savons, à la Première Guerre mondiale.
 
RD: Oui.
 
JB: Et une fois, il a eu la grande élégance de me dire – j'étais si fier de lui car il avait gagné tellement de médailles, que nous appelons "salad" en Angleterre (rires) – et une fois lorsque j'étais enfant, il a eu l'élégance de me dire qu'il les avait uniquement gagnées tant il était terrorisé… et j'ai pensé que c'était admirable de me le dire, et je le pense encore. Mais je crois que probablement la chose la plus extraordinaire était, bien sûr, qu'il était le seul de sa génération à avoir réellement survécu à cette guerre. C'était donc un homme vraiment tout à fait solitaire. Il a perdu tous ses amis à la guerre et, malgré tout, il a été un très grand et illustre soldat, décoré, honoré… et son frère a survécu, son frère était docteur en musicologie et un maître de la chasse aux renards, ce qui est un mélange étonnant !
 
RD: Quel était le nom de son frère ?
 
JB: Dr Leslie Huggins. Il était le maître de musique de l'école Bradley à Stowe – Bradley, où mon fils a fait ses études – c'était un homme extraordinaire, fou de musique. Nous avions un immense salon avec un piano à queue au fond et, quand il venait, j'avais l'habitude de le conduire jusque là pour le faire jouer. Cela me fait plaisir de dire qu'il était heureux de le faire. Oui, la maison entière était remplie de musique. J'ai eu la plus merveilleuse des vies de famille. Merveilleuse, et ma mère, bien sûr, Irlandaise ; Quaker ; encore un mélange étonnant !
 
RD: Sûrement !
 
JB: De Kilkenny du côté de son père et de la famille Cadbury du côté de sa mère. Et mon père, issu d'un milieu militaire et Huguenot, bien entendu, d'origine française… Huggins, est mon vrai nom, mais mon père fut plutôt inquiet quand la réputation de notre nom de famille allait être compromise avec quelque chose d'aussi vulgaire que … (rires de RD d'un air entendu). Non, ce n'était pas entièrement de sa faute. J'avais des problèmes d'élocution étant enfant, et je n'ai été opéré de la langue qu'à 17 ans, je pense donc qu'il avait peur pour moi. Je veux dire que je ne pouvais pas prononcer les "r" et les "s" et je crois qu'il craignait que j'échoue et ce n'était donc pas entièrement de sa faute. Mais quand j'ai joué Hamlet au Strand Theatre à Londres – je me rappelle c'était en 1961 - David mon fils avait deux ans – et il est venu voir… Mon père est allé me voir, et il a vu "Jeremy Brett dans Hamlet" et il a dit : "Je pense qu'il est temps que tu reprennes ton nom" et j'ai répondu : "Oh, papa, c'est trop tard !" "Que veux-tu dire par c'est trop tard ?" et il a assisté à la pièce et il m'a dit : "Quelle personne indécise ce Hamlet". Je lui ai répondu : "Je suis absolument d'accord". Et il m'a dit : "S'il s'était décidé bien plus vite nous aurions tous pu dîner beaucoup plus tôt !" (rires de JB et RD).
 
RD: Comment avez-vous trouvé le nom de "Brett" dans ce cas ?
 
JB: A l'intérieur de ma veste ! Mon père m'avait fait faire mon premier costume – en réalité mes deux premiers – chez un tailleur appelé Brett de  Warwick dans le Warwickshire, si vous plantez une épingle au centre de la carte de l'Angleterre, c'est exactement là. J'ai donc trouvé mon pseudonyme de cette façon, et mon père était content, alors c'était bien.
 
RD: Ce n'est pas très loin de la région de Robin des Bois, je crois, vous savez…
 
JB: Non, c'est exact. Nottingham est un peu plus loin. J'ai justement tourné par là, en particulier dans ce coin de forêt.
 
RD: Je suis content qu'ils aient préservé la forêt ! C'est un peu touristique mais je suis heureux qu'ils l'aient conservée !
 
JB: Oui, il y a encore beaucoup de légendes là-bas !
 
RD: Hum…hum… (acquiescement). Cette atmosphère est assurément encore nette et présente là-bas. Maintenant Hamlet en 1961... De quand date le film My Fair Lady ?
 
JB: Oh dites donc ! Ça devait être deux après, 1963, je pense. C'était une offre magnifique ! Olivier m'offrait le National Theatre mais seulement des seconds rôles et j'étais terriblement frustré. Il m'a proposé d'être Laertes pour un autre Hamlet et Cassio de son Othello, et j'ai pensé : "Ohh…" (d'un air déprimé). Eh bien cela ne me dérangeait pas, mais j'avais joué Cassio ailleurs et j'ai pensé "Oh ! Mon Dieu…" et puis soudain, George Cukor m'a téléphoné d'Hollywood pour me dire "My Fair Lady". Alors j'ai pris l'avion pour Hollywood et nous avons tourné à la Warner Bros pendant 9 mois et puis, bien sûr, tout ce que je pouvais rêver était de retourner au National... (rires) ! J'ai eu à faire d'autres choses pendant ce temps-là. J'ai joué une très belle pièce avec Ingrid Bergman intitulée A Month in the Country de Tourgueniev et l'immense Michael Redgrave, et j'ai tourné le film The Three Musketeers et puis tout à coup, ils m'ont à nouveau fait signe et je suis retourné au National Theatre pour les quatre plus belles années de ma vie, travaillant pour l'homme le plus génial avec lequel j'ai jamais travaillé de ma vie – Laurence Olivier.
 
RD: Oui, sa mort a été un grand choc pour beaucoup de gens. En fait, juste avant de prendre l'avion pour conduire la procession à l'Abbaye de Westminster, j'ai parlé à Douglas Fairbanks Junior, qui m'a dit – ce que bien évidemment j'ignorais - qu'Olivier était un petit plaisantin, vraiment un farceur, un homme tout a fait spirituel. C'est un aspect de lui que je n'avais pas envisagé.
 
JB: Et bien, il était également un très grand directeur et je ne suis pas sûr de ce qu'il représentait pour Douglas Fairbanks, mais pour nous, enfants, il était le grand héros tout comme l'est aujourd'hui Kenneth Branagh pour la jeune génération, et il avait tellement de sens pratique. Un jour, il m'a dit : "J'attends de chaque acteur qui travaille avec moi, qu'il ait à sa disposition, le corps d'un Dieu et la voix de tout un orchestre". Je crois qu'il avait à peu près 57 ans à l'époque, et il possédait les deux ! Et donc évidemment, j'ai eu le grand honneur de travailler avec lui. J'ai été Bassanio quand il a joué Shylock -  performance extraordinaire ; qui, Dieu merci, est en vidéo ! Nous en avons une ou deux en film. Nous avons Dance of Death en noir et blanc, une des plus grandes interprétations, je crois  - je pense. Il m'a dirigé pour le rôle de Berowene dans Love's Labours Lost.
 
RD: Quelle sorte de metteur en scène était-il ?
 
JB: Merveilleux ! Strict. Exigeant tout, bien sûr ! Le corps d'un Dieu et le registre complet d'un orchestre (rires de RD). Pourquoi pas ? Il avait absolument raison ! Nous l'avons enterré dans le Coin des Poètes, juste avant que je ne parte pour les Etats-Unis. C'était incroyablement émouvant et touchant car il repose à côté d'Irving, surplombé par Shakespeare, Shelley et Keats et, juste au cas où il deviendrait trop machiste, par les sœurs Brontë !
 
RD: Qu'y a-t-il d'écrit sur la pierre tombale ?
 
JB: Et bien, il y a un très grand "O".
 
RD: Ah…
 
JB: Je veux dire qu'Olivier commence par un "O". (rires)
 
RD: Oui, je comprends !
 
JB: Et il y a un peu plus. Mais vous devez aller voir par vous-même.
 
RD: Oui, c'est la meilleure chose à faire. Vous êtes resté quatre ans au National ?
 
JB: Quatre ans.
 
RD: Et cela nous amènerait… eh bien, presque à la fin des années 60.
 
JB: Non, des années 70. C'était en 1967 que j'ai réussi à revenir…
 
RD: Je vois.
 
JB: … pour jouer Orlando dans As You Like It avec une distribution entièrement masculine. Et puis j'ai joué Claudio… Oh quels merveilleux rôles ! La formidable production d'Ingmar Bergman, Hedda Gabler – je jouais Tesman ; Che Guevara dans MacRune's Guevara, juste après la mort du Che – une expérience extraordinaire ; Berowne évidemment, dans Love Labour's Lost. Une époque passionnante. Passionnante, vraiment passionnante… Mais j'ai dû arrêter car j'étais totalement épuisé ; pas épuisé – éreinté.  Je suis donc parti pour l'Amérique du Sud et j'ai fait de l'auto-stop pendant six mois !
 
RD: Où en Amérique du Sud?
 
JB: Partout. Je suis allé dans le pays du Che. Je suis allé en premier à Rosario, sa ville natale. Et ensuite, j'ai traversé la Bolivie, et je suis allé au carnaval d'Oruro en Bolivie et puis dans les Royaumes des Incas !
 
RD: Votre fils était à l'école à cette époque ?
 
JB: Il avait 14 ans à mon avis. Je n'avais pas encore rencontré ma femme – ma seconde femme. Ensuite je suis allé au Chili, puis traversé les plaines jusqu'à Buenos Aires, je suis alors monté jusqu'à Rio et redescendu, et je suis rentré chez-moi. Je pensais : "Bonté divine, ils m'ont dit que je ne retravaillerais plus jamais si je faisais ce voyage incroyable". Le téléphone a sonné et c'était John Mortimer, qui a écrit Rumpole of the Old Bailey, et il me dit : "Oh Jeremy, nous sommes en train de chercher la distribution pour la pièce qui retrace la vie de mon père, A Voyage Round my Father avec Alec Guiness. Est-ce que tu veux interpréter mon rôle ? Et j'ai dit : "Oui". Il me demanda "Où étais-tu ?" J'ai répondu : "Loin". Et il me dit : "Oh ! Et tu as bu la tasse ?" et j'ai répondu : "Oui" (rires de RD). Nous avons donc commencé les répétitions le lundi d'après. J'ai donc commencé à travailler avec Alec Guiness et nous avons joué huit mois au Haymarket en 1971.
 
RD: Comment était-il en tant que collègue sur scène ?
 
JB: Il construit ses rôles comme une mosaïque.
 
RD: Ha ! Des petits bouts d'observation ? Des morceaux de …
 
JB: Une mosaïque raffinée.
 
RD: Je vois, fascinant ! Bien, je vous amène à Carmen et à Maria Callas dans ce cas précis !
 
JB: Oh, vous nous y amenez !
 
RD: Je… Je peux réellement… euh…
 
JB: Bien sûr, c'est ma chanteuse préférée !
 
RD: Vraiment ?
 
JB: Eh bien, j'ai assisté à deux productions, celles, formidables et célèbres qu'elle a données à Covent Garden et Zeffirelli, bien sûr, qui est un grand ami à moi, a réussi à me faire entrer et je ne les oublierai jamais aussi longtemps que je vivrai. Elle n'était pas seulement une magnifique chanteuse, elle était une remarquable actrice – comme l'était Tito Gobbi – et ce furent deux soirées que je n'oublierai jamais aussi longtemps que je vivrai.
Richard Stauss  - Vier Leetzte Lieder – Jessie Norman.
I n t e r l u d e
Carmen de Bizet - Habanera – Maria Callas.
I n t e r l u d e
Requiem de Fauré – In Paradisium – Chœur du Kings College, Cambridge et le Philharmonique dirigé par David Wilcox.
RD: Maintenant 1971 ; une époque extraordinaire, non seulement d'un point de vue théâtral, en Grande-Bretagne, mais aussi d'un point de vue politique dans le monde entier. Où allons-nous après ce voyage en auto-stop et cette pièce avec Alec Guiness ? Qu'est-ce qui a suivi dans votre vie ?
 
JB: Eh bien, ensuite ce fut Design for Living avec Vanessa Redgrave, la formidable pièce de Noël Coward sur le thème du ménage à trois. Et c'est à cette occasion, à mon insu, que ma bien-aimée m'a vu. Je ne l'avais pas aperçue, elle ne me voyait que sur scène et une fois je lui ai demandé – elle s'appelle Joan au fait, Joanie et…
 
RD: Elle était simplement venue en fidèle spectatrice ?
 
JB: Elle était venue me voir dans la pièce. Elle m'a dit : "Ce n'était pas ce que tu disais, chéri, c'était la façon dont tu bougeais tes fesses !" (rires de RD) et j'ai rougi. En tout cas, en 1975, je venais juste de tourner The Rivals et j'étais en plein tournage de The School for Scandal - de Sheridan et Congreve – et là nous nous sommes rencontrés ! J'imagine qu'elle avait très envie d'organiser cette rencontre car je n'étais pas la seule vedette dans The Rivals ; il y en avait beaucoup d'autres, mais je fus le seul à être choisi. Nous nous sommes rencontrés devant la caméra, elle ne voulait que quatre minutes et nous avons discuté deux heures et demie devant la caméra et lorsque nous nous sommes mariés en 1978, notre garçon d'honneur nous a offert les scènes coupées comme cadeau de mariage ! (rires de RD) Heureusement que nous les avons regardées dans le noir car nous sommes devenus écarlates tous les deux !
 
RD: (Rires) C'est merveilleux !
 
JB: Nous avons la même date de naissance !
 
RD: Qui est ?
 
JB: Le 3 Novembre.
 
RD: Oh, bon anniversaire !
 
JB: Presque ! Je vais le passer avec ma belle-mère, ce sera donc très agréable, et nous avions cet amour formidable !
 
RD: Quelle était sa profession ?
 
JB: Elle a créé Mystery Theatre !
 
RD: Mon Dieu !
 
JB: Elle vient d'une ferme dans le Wisconsin, avec du sang Cherokee, qui lui donnait cette perception supplémentaire – et elle était d'une grande beauté bien sûr. Elle travaillait à WGBH. Elle a produit Mystery ! soutenu Masterpiece Theatre pendant 18 ans, créé Classic Theatre, Picadilly Circus, construit un pont délicat entre l'Amérique et l'Angleterre et personne d'autre n'aurait pu vraiment faire ce qu'elle a réussi !
 
RD: Un pont délicat et remarquable, nous le savons…
 
JB: Je suis d'accord. Je sais que je peux la mettre en valeur parce que j'étais tellement fier d'elle, et elle est entrée dans ma vie, nous vivions dans une belle maison et elle téléphonait à tout le monde, rencontrait tout le monde, elle a obtenu de rencontrer John Mortimer, John Hawkesworth… En fin de compte, ils ne pouvaient guère faire un geste sans l'appeler pour lui demander conseil (rire de RD). Jeremy Isaacs, tous les dirigeants des chaînes de télévision, ils l'adoraient tous. Et j'avais l'habitude de demander : "Est-ce qu'on peut sortir dîner maintenant ?" et elle répondait : "Non chéri, j'ai deux lettres à envoyer". Il y avait deux personnes très importantes en ville et elle devait leur envoyer les discours qu'elle avait écrits, et elle était dyslexique, ils investissaient donc bien mal leur argent ! Enfin, nous parvenions à dîner avec retard et nous avons fini par nous marier.
 
RD: Vous viviez ici ou en Angleterre ?
 
JB: Les deux ! Puis il y a eu cette terrible crise - j'ai eu Sherlock Holmes !
 
RD: Etait-elle derrière tout ça ou était-ce John Thomson…
 
JB: Je ne pense pas qu'elle y ait fait obstacle, mais cela signifiait que j'étais enfermé dans un hôtel au nord de l'Angleterre et nous ne savions pas alors que le temps nous était compté. Nous ne savions pas que le 4 Juillet 1985 marquerait le terme de sa vie car nous devions bâtir un jardin et nous avions mis au point ce jardin. C'était trop tard pour des enfants mais nous étions en train d'élaborer ce glorieux jardin. Je veux dire un immense jardin.
 
RD: Où aurait-il été situé ?
 
JB: Nous n'avions pas décidé. Nous cherchions le bon climat.
 
RD: Je vois. D'accord.
 
JB: Je souhaitais Los Angeles parce que je voulais des "arroseurs automatiques et un jardin instantané". Elle préférait un jardin plus ancien. Nous parlions, bien entendu, du Wisconsin. Nous parlions du Warwickshire. Cela allait être un grand jardin, pour sûr ! (rire) Beaucoup de jardins ! Et puis elle m'a été enlevée !
 
RD: Que s'est-il passé ?
 
JB: Um… Eh bien c'était un cancer… et ce fut très rapide, heureusement, mais vous savez ce fut un choc terrible. Je me rappelle la dernière fois que nous avons dansé ensemble, dans la Rainbow Room au sommet du Rockefeller Center. C'était le temps doré du bonheur et je remportais à Broadway un brillant et merveilleux succès dans Aren't We All ? et elle était vêtue d'argent et avait tout à fait l'air d'une Reine. Délicate. Fragile. Et… euh… mais nous avons dansé là pour la dernière fois… et je l'ai perdue. Mais elle m'a laissé deux magnifiques enfants en héritage, Caleb et Rebecca, et j'ai mon fils de mon premier mariage. Alors, pas de larmes, tout va bien, mais elle ne reviendra pas à la vie, croyez-moi.
 
RD: Je suppose donc, étant donné que nous allons écouter In Paradisium du Requiem de Fauré…
 
JB: Et bien, je vais vous dire ce que je vais faire, car je me rappelle l'avoir fait dans Man of Action à Londres, en 1977, je pense… ou avant…? Je l'ai dédié à ma mère, qui est morte dans un accident de voiture, donc… je dédie ce morceau à elles deux.
En Octobre 1991, Jeremy Brett fit une tournée promotionnelle aux Etats-Unis pour la série Sherlock Holmes produite par Granada TV, et diffusée sur la chaîne américaine PBS dans le cadre de l'émission Mystery !  Au cours de cette tournée, Jeremy Brett (JB) fut interviewé par Robert Aubry Davis (RD) dans son émission Desert Island Discs sur radio WETA.FM 90,9.
Le programme commence par un extrait d'une réponse de Jeremy, que l'on retrouve dans son intégralité plus loin dans l'interview.
Ecouter l'intégralité de l'émission (Durée 00.54.12)
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Lire le témoignage de Robert Aubry Davis