RD: Vous dites que vous vous trouviez en Suisse, ou que vous étiez en Suisse quand vous avez entendu cet air ?
JB: Oui, j'étais en vacances avec mon fils David. Mais, pour en venir à mon prochain morceau de musique, morceau qui est très important, j'en suis sûr, pour beaucoup de gens, je l'ai entendu pour la première fois dans mon village en Angleterre. Je viens du "Pays Noir".
RD: Qui est aujourd'hui ?
JB: Une région minière.
RD: Oh, je vois.
JB: Le Warwickshire ; le pays de Shakespeare et mon père avait l'habitude de jouer parfois … C'était un soldat très illustre, durant les deux Guerres Mondiales, et il a joué une ou deux fois du clairon ; les premières notes du Requiem de Mozart, cette partie là, me rappelle un matin brumeux, le soleil se levant par-dessus les champs.
RD: Un souvenir de ce jour brumeux dans le pré. Votre père – était un grand militaire, dites-vous ? Qu'est-ce qu'exactement...


JB: ... Il faut se rappeler que Holmes est un personnage vacant, à qui l'on doit donc insuffler une vie propre ; c'est bien sûr ce que l'on appelle en Russie la méthode "Stanislavski" ; en Angleterre nous l'appelons "becoming" ; et ici (en Amérique) je crois que vous l'appelez la "méthode", ce qui n'est pas tout à fait la même chose, et donc vous lui inventez une vie propre. Je veux dire, je connais sa nurse (rires d'auto-dérision) ; je connais sa mère qu'il n'a pas rencontrée avant l'âge de 8 ans, peut-être avait-il senti son parfum, perçu le frou-frou de sa jupe, mais il ne l'a certainement jamais vue auparavant ; il n'a jamais été touché, excepté pour être frotté par une nurse victorienne rigide et sévère...

RD: Jeremy Brett parle évidemment, de la puissante interprétation qu'il a donnée de Sherlock Holmes, d'une certaine façon, il est quasi "devenu" ce personnage le plus extraordinaire et le plus mythique de la littérature, et passer une heure avec lui sur le plateau de Desert Island est le genre d'expérience qui peut changer une vie ! C'est quelque chose que j'espère pouvoir partager avec vous, durant cette heure à venir, où Jeremy Brett se souvient des moments heureux et tristes de sa vie, et choisit les enregistrements qu'il aurait aimé emporter avec lui sur une île déserte, dans une émission intitulée Desert Island Discs...

... Robert Aubry Davis une fois encore sur le plateau de Desert Island ce matin, où j'ai la joie d'accueillir Monsieur Jeremy Brett. Jeremy, en fait votre nom a été évoqué dans Desert Island il y a quelques années, lorsque John Hawkesworth se trouvait ici et entreprenenait pour la première fois l'acquisition des droits d'exploitation pour la série Sherlock Holmes. Il était obsédé par l'idée que vous soyez Sherlock Holmes, bien qu'il disait que vous le terrorisiez ! Est-ce que cela vous rappelle ou non, quelque chose ?
JB: Je pense que, ce que vous voulez dire, c'est que Holmes me terrorisait moi ! (ironique)
RD: C'est peut-être également vrai (rires de JB et de RD). En fait, il a dit que vous vous approchiez tant de ce personnage, tellement du personnage de Holmes...
JB: Oh, je vois. Je ne savais pas que John... Je sais que John était... J'ai entendu dire qu'il disait... que j'étais devenu proche de Holmes et qu'il ne me reconnaissait pas.
RD: Oui, c'est ça !
JB: Moi, je veux dire.
RD: Vous, Jeremy, c'est exactement ça, absolument ça...
JB: Je veux dire que je pense avoir entendu ça. C'est un cavalier extraordinaire, John Hawkesworth, vous savez.
RD: Non, je ne le savais pas !
JB: Un merveilleux cavalier et très, très gentil. Un gentle man d'Angleterre...
RD: Oui, quelqu'un de très charmant. Il a toujours été très gentil avec nous et bien sûr, les cadeaux qu'il nous a donnés sont sans pareil, car ils ont énormément enrichi notre télévision ici et nos chaînes publiques.
JB: J'aime toujours entendre parler de ce que fait John car c'est presque toujours bon, et les bonnes choses sont toujours plus difficiles à vendre que les mauvaises !
RD: Oui, j'ai effectivement visité l'Angleterre il y a quelques années et nous sommes allés au château où By the Sword Divided a été filmé et il nous a très gentiment fait visiter le vrai château et le domaine pour nous montrer comment les scènes avaient été tournées, comment il avait utilisé le château et ainsi de suite. C'était vraiment incroyable de sa part de faire ça.
JB: Je pensais également à Upstairs Downstairs. Une brillante idée de Eileen Atkins et Jean Marsh, qu'il a présentée et il nous a aidés.
RD: Il y a tellement de choses à raconter sur l'univers de Sherlock Holmes ! Je dois dire que, pour moi, après avoir parlé à Hawkesworth, je pense ceci : nous avons travaillé de nombreuses années sur les plus grands Sherlockiens – comme on les appelle en Amérique – de tous les temps, qui, en fait, ont établi le modèle définitif, fait d'un patchwork de chacune des histoires de Holmes, et c'était lors d'une convention, que le premier épisode de votre série a été diffusé pour la première fois en Amérique. Avant que l'épisode ne soit diffusé sur les chaînes publiques, il a été projeté à la convention Sherlock Holmes, ici, en Amérique, et il est revenu complètement enthousiaste, disant combien vous étiez parfait en Holmes. Il me semblait que vous aviez réussi le test ultime !
JB: Vous savez, ce que vous devez comprendre… Je ne dois pas écouter ça (rire de RD) parce que je le joue encore, je viens juste de recevoir la bénédiction de Saint Peter – c'est à dire Peter A. Spina, le dirigeant de Mobil – et des studios Granada en Angleterre, pour finir le Canon. Je ne suis donc qu'à la moitié du chemin. Alors il ne faut pas me laisser entendre de telles choses... mais c'est très agréable tout de même !
RD: Il y a tellement de choses à dire sur Holmes en tant qu'individu et en tant que personnage. Il semble que même si nous en savons beaucoup sur la vie intime de Leopold Bloom, je pense que nous en savons encore plus sur Holmes par la façon dont le voient les gens et l'impact qu'il a eu sur les autres personnes, et pourtant, il reste un être impossible à connaître, me semble–t-il...
JB: Et bien c'est parce que la brillante création de Doyle – de Sir Arthur Conan Doyle – n'existe bien sûr que sur le papier imprimé, et il n'est pas rééllement possible de l'extraire de ces lignes parce qu'il a créé une illusion d'une telle parfaite densité dans toutes ces superbes histoires, et bien sûr, sa plus grande invention est cette relation entre ces deux hommes, et je pense qu'on ne doit pas se poser de questions ; c'est tellement mieux à lire. Si on est assez téméraire pour essayer – et on est beaucoup à l'avoir fait - je suis à peu près le 2.040ème – il faut se rappeler que Holmes est un personnage vacant, à qui l'on doit donc insuffler une vie propre ; c'est bien sûr ce que l'on appelle en Russie la méthode "Stanislavski" ; en Angleterre nous l'appelons "becoming" ; et ici je crois que vous l'appelez la "méthode", ce qui n'est pas tout à fait la même chose, et donc vous lui inventez une vie propre. Je veux dire, je connais sa nurse (rires d'auto-dérision) ; je connais sa mère qu'il n'a pas rencontrée avant l'âge de 8 ans, peut-être avait-il senti son parfum, perçu le frou-frou de sa jupe, mais il ne l'a certainement jamais vue auparavant ; il n'a jamais été touché, excepté pour être frotté par une nurse victorienne rigide et sévère - nous parlons bien sûr, des années 1850 - jamais rencontré son père avant l'âge de 21 ans. Il avait un frère qui était aussi isolé et seul, qui mangeait des beignets ou ce genre de choses… un gros garçon…
RD: Humm. Il résidait dans ce petit club et se tenait à l'écart…
JB: Oui, le Diogène où personne ne parle. A mon avis c'est pourquoi, après avoir vécu cette tragédie à l'Université – l'une ou l'autre (Oxford ou Cambridge) – il a vu une fille magnifique dans la cour et son cœur a bondi, mais elle ne l'a jamais regardé – alors il a fermé la porte.
RD: Excepté, j'imagine pour "cette" femme…
JB: (le corrigeant) "La Femme".
RD: "La Femme".
JB: "La Femme", Irène Adler du New Jersey (il prononce ce mot comme 'Joysey') qui était une star de l'opéra et je pense qu'il ne se rappelait d'elle que parce qu'elle l'avait battu à son propre jeu, et elle avait une très jolie voix et il aimait la musique.
RD: Je pense que c'est un merveilleux enchaînement pour notre premier choix, elle a une très belle voix et vous aimez son répertoire : Leontyne Price.
JB: Oui, beaucoup. Je l'ai entendue une fois chanter cette aria à vous couper le souffle alors que je me trouvais dans les coteaux Suisses et je l'ai entendue pour la première fois là-bas. J'espère que vous l'aimerez autant que moi.

Ecouter l'intégralité de l'émission (Durée : 00.54.12)
En Octobre 1991, Jeremy Brett fit une tournée promotionnelle aux Etats-Unis pour la série Sherlock Holmes produite par Granada TV, et diffusée sur la chaîne américaine PBS dans le cadre de l'émission Mystery ! Au cours de cette tournée, Jeremy Brett (JB) fut interviewé par Robert Aubry Davis (RD) dans son émission Desert Island Discs sur radio WETA.FM 90,9.Le programme commence par un extrait d'une réponse de Jeremy, que l'on retrouve dans son intégralité plus loin dans l'interview...
I n t e r l u d ePuccini - La Rondine (L'Hirondelle) - L'air de Magda, acte I : "Chi il bel sogno di Doretta" - Leontyne Price.

 
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