RETOUR " Quand j’étais enfant " - Interview 1990 -L’acteur Jeremy Brett se souvient de son enfance privilégiée dans un manoir, pendantles années trente.

"Tout commença pour moi le 3 novembre 1933. J’ai débuté dans la vie avec tout ce qu’un enfant peut souhaiter. Nous avions un immense et magnifique manoir dans la périphérie de Berkswell, près de Coventry, avec des courts de tennis, des courts de squash, des chevaux et des chiens, et un merveilleux jardin en terrasses créé par ma mère Elisabeth, très artiste. La famille était gâtée-pourrie, car nous avions trois employés à demeure, et quatre autres personnes qui leur venaient en aide. Nous donnions toujours l’impression d'avoir une maison pleine d'invités fascinants; la porte était toujours ouverte. Notre grand train de vie n'était que du bluff, j’en suis sûr. Je ne pense pas que mes parents se souciaient beaucoup des questions d'argent. Ils devaient avoir un banquier compréhensif.
Mon père, le Colonel Henry William Huggins (Huggins est mon vrai nom), un héros très décoré de la Première Guerre Mondiale, obtint en temps de paix un poste dans une entreprise nommée Tube Investments. Dans mes souvenirs d’enfance, il me semble qu’il passait beaucoup de temps à cheval. Par la suite, après la déclaration de la Seconde Guerre Mondiale, il quitta la maison pour diriger un camp d’entraînement, dans le nord du Pays de Galles.
Il n’y a pas si longtemps, je suis retourné en voiture à la maison qui fut un jour la mienne. Je ne connaissais pas les gens qui l’habitent à présent, mais ils m’ont immédiatement reconnu. "Vous êtes Jeremy Brett ! " Ils m'ont ensuite demandé : "Est-ce l’empreinte de votre main sur le mur ? " C’était ça. Quand j’avais trois ans, nous avions fait construire en extension une salle de dessin, et j’avais enfoncé ma petite main potelée dans le béton encore humide du mur extérieur en briques.
Mon propre chien—de race dominante Jack Russell— s’appelait Mr Binks. A quinze ans, j’emmenai Mr Binks, qui à l’époque était en mauvaise santé et presque aveugle, chez le vétérinaire pour ce qui devait être sa dernière visite; il me dit : "Si tu aimes ce chien, tu l’aideras à partir. " Je ne réalisai pas le sous-entendu de cette remarque, ni le traitement qu’il allait donner au chien. Mr Binks est mort dans mes bras. J’étais tellement bouleversé que je m'en suis pris au vétérinaire et l'ai frappé. J’ai pleuré et j’ai été ridiculement émotif. Ce ne fut pas une séparation facile. Depuis, je n’ai jamais eu de chien.
J’avais trois frères. Etant de cinq ans le plus jeune, je leur en voulais un peu, car j’héritais des vêtements dont ils ne voulaient plus, et pendant les vacances scolaires, ils partaient seuls tandis que je restais avec la Nounou. Comparé à mes frères, je me sentais si minuscule.
J’avais bien ma propre bande de copains terribles, mais souvent j’étais condamné à tenir compagnie à ma cousine Joanna, qui avait le même âge que moi. Pour manifester ma contrariété, je lui tirais les cheveux et coupais ses nattes, ce qui la fâchait beaucoup. Quand nous avons eu tous deux dix-huit ans, et qu'on ne nous obligea plus à nous voir, nous sommes devenus bons amis et aujourd’hui nous nous voyons souvent. Joanna est maintenant une grand-mère formidable.
Quand j’étais petit, j’adorais amuser les gens. À l’âge de trois ans, alors que nous donnions la fête du village dans notre parc, on m’habilla avec un merveilleux costume de lutin et je pris part à une représentation de Sing a Song of Sixpence. Au moment où les merles sortent de la tourte, je suppose que j’avais l’air absurde en lutin au beau milieu des merles, mais ça ne me dérangeait pas. Je n’étais pas du tout timide—la timidité est venue plus tard.
A peu près au même âge, je fis mes débuts dans le spectacle en Little Boy Blue, dans un concert à Bournville, car ma mère appartenait à la famille Cadbury.
Après l’école primaire (Abberley Hall, Worcester), comme mes frères avant moi, je suis allé à Eton, où je trouvais très contraignant d’être constamment vêtu de l'uniforme pantalon rayé et veste noire. Je me sentais terriblement perdu dans un bourbier de petits êtres noirs en deuil.
La seule chose qui me distinguait des autres garçons, était ma voix extraordinairement belle qui s'élevait tel un chant d'oiseau. Après que notre professeur de musique, Sydney Watson, m'eut choisi pour chanter les solos dans l’Eton College Choir, je reçus des lettres d’admiratrices, sœurs des autres garçons, me demandant des autographes—et j’ai même enregistré un disque. Puis ma voix a mué. Subitement, je ne pouvais plus atteindre les notes élevées, et je pris conscience d’avoir perdu quelque chose à jamais.
Au cours de ma carrière, j’ai joué le rôle principal de baryton léger dans une production de la BBC La Veuve Joyeuse, et dans celui de Freddy dans My Fair Lady, j’ai chanté On the Street Where You Live. Mais ma voix n’a plus rien de remarquable.
Mes frères sont allés à Oxford ou à Cambridge. Deux sont devenus peintres, le troisième architecte. Mon fils, David Huggins, a suivi leurs traces. C’était un élève brillant—la "crème de la crème "—, il gagna une bourse pour Cambridge, et participa activement aux œuvres il est peintre maintenant. (David est le fils que j’ai eu avec ma première femme, l’actrice Anna Massey. Je me suis remarié et je suis veuf, mon épouse Joan est morte il y a cinq ans.)
J’ai suivi une voie différente de celle de mes frères, après que l'interprétation de Lawrence Olivier dans Les Hauts de Hurlevent eut frappé mon imagination. Plus tard, en le voyant monter à cheval dans Henry V, je pensais que je pourrais être capable de suivre son exemple, parce que moi aussi, je savais monter à cheval. En y repensant, j’aurais dû aller à l’université, mais à dix-sept ans je m'inscrivis à la Central School of Speech and Drama, à Londres.
Quatre ans auparavant, il se passa quelque chose qui se révéla significatif. Comme lecture de vacances scolaires, on nous avait demandé d'étudier les livres de "Sherlock Holmes " de Sir Arthur Conan Doyle. Alors que j’abandonnais avec réticence "Biggles Raconte", la perte de temps que cela représentait me semblait une véritable plaie. J’aimais bien Watson, mais Holmes avait l'air d'un affreux "Je-Sais-Tout".
Quand on m’a demandé de jouer Holmes à la télévision - après avoir interprété des rôles romantiques pendant des années - je ne savais pas comment pouvoir jamais me convaincre d'avoir quoi que ce soit en commun avec cette créature.
Pourtant, mon interprétation semble avoir tenu la route. J'ai joué Holmes depuis maintenant sept ans, et le public l'aime toujours.


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